Quelle technique de guerre redoutable a permis de vaincre les mongols ?

Illustration d'archers montés nomades.

A l’époque où près de la moitié du monde était sous leur joug, il existait peu de manières efficaces pour contrer une tactique mêlant des archers montés très mobiles mêlés à une cavalerie lourde redoutable, si bien que la manière la plus courante de les contrer était d’adopter leurs propres tactiques.

 

Que savons nous de leurs techniques de guerre ?

 

Les civilisations des steppes (scythes, turcs, mongols, mandchous, etc …), dites “itinérantes”, préféreront toujours mettre l’accent sur la cavalerie légère très mobile, armée d’arc composite, favoriser les attaques à distance dite “d’harcèlement”. C’est une tactique qui était largement influencée par leur environnement originel.

 

Tout cela porte un nom semi-officiel : les « tactiques parthes« . Quant aux civilisations dites « sédentaires« , ils s’attacheront à défendre leur territoire par l’érection de séries de forteresses en privilégiant l’infanterie et la cavalerie lourde*, favoriser la cohésion ainsi que le bon ordre de marche dans une expédition. La doctrine est aussi différente car elle s’attachera avant tout à rechercher le choc.

 

*Précisons toutefois que ce sont les scythes qui seraient à l’origine des cavaliers lourds bardés d’écailles qui inspireront les civilisations à confectionner leur propre version.

 

Les succès des mongols avaient également une part de “guerre psychologique”. Les récits des pires horreurs que l’homme pouvait imaginer accompagnaient les campagnes militaires et servaient de propagandes destinées à affaiblir le moral ennemi.

 

Ces différences étaient marquées depuis l’Antiquité. Chez les grecs, lourdement cuirassés, utiliser l’arc était considéré (enfin, probablement qu’ils percevaient de cette manière) comme une tactique de “lâches” et on favorisait la bonne formation, lance, javelot et épée, tandis que chez les orientaux (comme chez les Scythes), l’utilisation de l’arc et le maintien d’une certaine distance face à tout potentiel “choc ennemi” était presque une affaire de survie.

 

Mais il arrivera en des temps ultérieures où les nations sédentaires finiront par en tirer profit de cette technique de guerre : à commencer par les romains d’Orient (ou byzantins) qui, au contact constant avec les parthes et les sassanides, avaient compris le principe que rechercher le choc n’était pas toujours une bonne idée, surtout quand ils avaient conscience que leur empire ne fut pas du tout une réserve illimitée d’hommes comme pouvait être l’Empire romain d’Occident*, l’empire carolingien, les Francs et les Romains de Germanie.

 

*Antérieurement, les légions romaines conduites par Caïus Crassus avait été complètement anéanties par les parthes à la bataille de Carrhes (53 avant JC). La cavalerie romaine ayant toujours été un maillon faible, ne pouvait être d’un grand secours face à un adversaire très mobile, composé à la fois d’archers montés et de cavaliers lourds bardés de partout. De ces leçons sanglantes naîtra finalement une nouvelle unité de cavalerie romaine des « Clibanarii », qui était la copie-conforme de l’unité d’élite des parthes. Et ultérieurement, cet unité sera appelée « cataphractes » durant la période byzantine.

 

S’étendant à la fois en Occident et en Orient, Byzance héritera des connaissances macédoniennes et romaines, mais aussi celles des parthes et des nomades. Pour cela qu’ils avaient intégré dans leurs unités d’élite les célèbres cataphractes … Maniée à la manière byzantine, ces cavaliers étaient plus légers et plus rapides que les cavaliers francs, car devaient savoir leur décocher des flèches à distance … Et lorsqu’ils devaient en découdre avec des adversaires venus d’Orient, ils étaient assez lourds pour être relativement protégés des tirs ennemis, et ainsi ne pas avoir à utiliser exclusivement l’arc, et pouvaient rechercher le choc … parfois derrière les lignes ennemies ou même se confronter aux autres archers montés. La polyvalence de ces cavaliers était donc favorisée.

 

Ces différentes combinaisons de techniques (cavalerie, infanterie, systèmes de fortifications et poliorcétique), associées à une diplomatie habile, allaient porter leurs fruits : les byzantins avaient su contenir toutes les invasions des guerriers d’Orient et des steppes comme les Avars, les Alains, les Sassanides, les Petchenègues et les Seldjoukides…

 

Ces succès avaient été obtenues grâce au fait que la doctrine byzantine faisait de l’infanterie une force de soutien à la cavalerie, et non l’inverse.

 

Maintenant, il faut savoir que si ces combinaisons de tactiques ont été efficaces contre les adversaires des steppes, elles n’étaient pas une martingale en soi, et dépendait d’un excellent commandement. Et il arrivera que l’incompétence des généraux byzantins fera susciter des défaites qui s’avèreront lourdes de significations, malgré la connaissance très élevée des techniques de guerre adverses.

 

Les plus célèbres sont évidemment les batailles de Manzikert (1071) et de Myriokephalon (1176) face aux seldjoukides.

 

Lorsque les mongols feront leur apparition en Europe et en Asie Mineure, l’empire Byzantin sera morcelé sous les coups de la 4e croisade et ne recouvrera l’essentiel de ses territoires vers 1261. Toutefois, ils ne se constituaient pas en ennemis, puisqu’ils seront parmi les alliés des mongols. Michel VIII Palaiologos sera également le beau-père d’Aqaba, le Khan de l’Ilkhanat de Perse.

 

La recherche d’un ennemi à la taille de ces derniers doit donc s’effectuer ailleurs, et l’histoire révélera l’émergence d’un adversaire qui s’avèrera être particulièrement redoutable.

 

Les mamlouks de Baybars.

 

Au début de son règne, Baybars, d’origine turque kiptchak, reconstruisit et entraîna rigoureusement l’armée conformément aux tactiques des steppes, rassemblant au total 40.000 cavaliers, composés à la fois d’unités légères et lourdes, avec une garde royale de 4 000 hommes en son cœur. Il dépensa une véritable fortune pour ce projet. La nouvelle force était rigoureusement disciplinée et hautement entraînée dans l’équitation, l’escrime et le tir à l’arc. … mais également la dernière technologie de la poliorcétique.

 

Il utilisera également une diplomatie à la fois habile et intrigante afin de de susciter des divisions entre les Khans et les prétendants.

 

Avant que les mamlouks et mongols ne se confrontent, ces derniers avaient établi des alliances avec les arméniens et les états croisés de Terre Sainte. Tous espéraient une victoire totale des mongols sur cette nouvelle menace venant d’Egypte… Du temps du précédent Sultan, du nom de Qutuz, les mongols avaient subi une défaite d’Aïn Jalout (près de la mer de Galilée) le 3 septembre 1260 : les émirats de Damas et d’Alep, encerclant ainsi les États francs.

 

L’avenir montrera que la chansonnette se répétera à plusieurs reprises.

 

Baybars lancera sa campagne de reconquête de Terre Sainte et de Syrie en 1265 : il capturera Arsuf cette année, puis Halba et Arqa l’année suivante.

 

Selon l’historien Thomas Asbridge, les méthodes utilisées pour capturer Arsuf ont démontré la « maîtrise des mamelouks de l’art de siège et leur écrasante suprématie numérique et technologique« . La stratégie de Baybars concernant les forteresses des croisés le long de la côte syrienne n’était pas de capturer et d’utiliser les forteresses, mais de les détruire pour ainsi empêcher ainsi leur utilisation future potentielle par de nouvelles vagues de croisés.

 

Les mamlouks utiliseront la même tactique en Arménie cilicienne (vassale des mongols) dans une expédition punitive… Leur avancée jusqu’en Cilicie, suscitera ainsi l’appel à la huitième croisade, une expédition d’avance périmée puisqu’elle sera détournée pour assiéger Tunis, et non prêter main forte aux chrétiens de Terre Sainte.

 

En 1277, les mongols de l’Ilkhanat de Perse seront à nouveau battus à la bataille d’Elbistan. Baybars mourra la même année, mais l’élan des mamlouks ne s’éteindra pas avec lui, car ces derniers remporteront d’autres victoires. L’ilkhanat mongol, limité et confronté à des querelles intestines, finira par partir et laissera son adversaire prendre un à un les places fortes des chrétiens de Terre Sainte.

 

Par la suite se succédèrent d’autres batailles infructueuses pour les mongols, comme celles d’Homs (1281). L’avancée des successeurs de Baybars sera irrésistible, et la neuvième et dernière croisade d’importance ne suffira pas à repousser l’inéluctable, car Saint Jean d’Acre (le dernier rempart franc de Terre Sainte) finira par tomber (1291).

 

Passé cette date, la bataille de Wadi al-Khazindar (1299), la bataille de Marj al-Suffar (1303) confirmeront le leadership du Sultanat.

 

La guerre mamelouke-ilkhanide prendra fin lorsque les deux parties signèrent un traité de paix en 1323. Ainsi, a pris fin la menace d’invasion mongole qui avait tourmenté les mamelouks pendant les six premières décennies de leur sultanat. L’Ilkhanat ne survivra guère à ces événements de défaites et de querelles de succession, et se désintégra en moins d’une décennie après la signature de cet accord en 1335. Le sultanat mamelouk sortit victorieux de la plus grande adversité du monde connu … et ne sera plus confronté à d’autres menaces aussi sérieuses jusqu’à l’avènement de Timur Lenk (mongol ou turc) vers la fin du 14e siècle.

 

Avec le temps, l’avancée technologique concernant les armes à propulsion contribuera à l’élaboration d’autres techniques de guerre, et l’avènement de l’artillerie à poudre utilisée en masse fera tomber les tactiques des steppes dans une certaine désuétude, mais sans toutefois la rendre obsolète.

 

Après la chute de Constantinople (1453), l’empire des Osmanlis, dirigé par le Sultan Mehmet II confirmera l’efficacité de cette stratégie nouvelle et innovante. La décennie 1463–1473 verra une guerre intense entre Mehmet et Uzun Asan (turc), chef des « Ak Koyunlu » et émir d’un territoire s’étendant de l’Arménie Mineure jusqu’au Balouchistan. Ce dernier subira sa pire défaite (1473) à Otukbeli et verra ses cavaliers se faire massacrer par des troupes ottomanes qui, certes, la pièce maîtresse était des troupes à pied, mais disposant d’armes à feu et appuyée par une artillerie de campagne massive qui mettront à bas les stratégies traditionnelles des civilisations des steppes.

 

Et après cela, le terrible empire des Mamlouks (les pourfendeurs des mongols) sera détruit par une campagne militaire ottomane rapide de seulement trois ans. Sélim Ier fera exécuté le dernier sultan le 13 avril 1517, ayant pour cause : une armée non-réformée et des successions de querelles de pouvoir.

 

Ainsi prendra place l’artillerie de campagne à poudre qui boutera progressivement le guerrier à cheval dans ses retranchements géographiques d’origine : l’ère des grandes invasions de l’est vers l’ouest s’était définitivement éclipsée.

 

Mais tout de même, il est à noter que cette tactique restera encore redoutable et leurs chevaux rapides constitueront de sacrés échappatoires pour des siècles encore, et il faudra attendre l’ère de l’industrie moderne et l’apparition des voies de chemin de fer en Asie Centrale (dans l’empire des tsars à la veille de la Première guerre mondiale) pour la rendre complètement obsolète. C’est de cette manière que s’éteindra cette tactique presque tri-millénaire.