Les invasions doriennes, un mythe ?

Carte du Péloponnèse, considéré comme territoire de "migration d'importance" des populations de langues doriennes.
 

Il y a toujours une idée qui persiste mais qui, au final, s’est révélé être faux, ou alors trop lacunaire pour continuer à l’appuyer: ce sont les « invasions doriennes »...

 

L’expression aurait été employée pour la première fois par le spécialiste allemand Karl Otfried Müller, une expression censé désigner plusieurs tentatives d’explications des peuplements grecs, initiés par les historiens antiques eux-même.

 

L’idée persistante à leur sujet consiste à dire que, peu après la victoire des Achéens à Troie, s’est éveillé chez une ethnie apparentée et lointaine (venant du nord) un désir de déferler vers le sud et Mycènes : pillant, brûlant, massacrant tout sur leur passage. Ils apportèrent avec eux des armes plus solides que leurs cousins mycéniens : les célèbres armes de fer, censé clôturer un âge de bronze qui périclite, au profit du fer. Pour les scientifiques de l’époque, les invasions doriennes étaient une explication pertinente censé expliquer les divers découvertes archéologiques qui avaient mis à jour des traces de flammes et de destruction.

 

C’est d’ailleurs « grâce » à ces flammes qu’ont été cuites les tablettes d’argile contenant une écriture baptisée « linéaire B« , une écriture composée exclusivement d’idéogrammes, à l’instar du linéaire A (l’écriture crétoise). En plus de ces découvertes archéologiques, ils s’appuyaient sur les écrits d’historiens grecs de l’antiquité qui décrivaient cette invasion sous la forme d’un retour vengeur, appelée « le retour des héraclides« , ou les descendants d’Héraclès.

 

Dans la mythologie, Héraclès avait reçu la promesse posséder le trône d’Argos, de Sparte et de Pylos par son père Zeus. Mais Héra, distillant une fois de plus sa haine sur le héros, favorise tous ses opposants, tel Eurysthée, roi de Mycènes. Selon l’oracle de Delphes, les Héraclides ne pouvaient recevoir leur dû qu’à la troisième génération …

 

Trois générations plus tard, les Héraclides firent alliance avec les Doriens et occupèrent le Péloponnèse. Plusieurs lignages grecs revendiquaient une ascendance héraclide d’ailleurs, tel les spartiates. Pour d’autres spécialistes, comme Müller, ce serait l’expansion toujours plus vers le sud des illyriens qui auraient provoqué le déplacement des locuteurs du dorien vers le sud…

 

D’autres disent également que les illyriens et les doriens seraient une seule et même identité. …Possible que cette hypothèse se repose sur une piste comme celle-ci : la mise en relation entre Hyllos, un fils éponyme d’Héraclès, et la tribu illyrienne des « hylléens« , faisant partie des « illyrii propri dicti« . Pour Mr Jean Nicolas Corvisier, ce serait les peuples bryges qui seraient le détonnateur. A noter qu’on avait assez souvent assimilé les bryges à des illyriens.

 

D’autres encore disaient que les doriens seraient les véritables grecs, en opposition avec la civilisation mycénienne pré-hellénique. Mais tout cela ne convainc guère tout le monde, notamment les linguistes :

D’abord, ces derniers sont d’avis que les différences entre le dorien et l’ionien sont trop faibles pour prétendre à une venue dorienne tardive dans des contrées lointaines du nord, tandis que l’hypothèse d’une relation étroite entre l’illyrien et le dorien ne fait pas vraiment l’unanimité, bien qu’il y ait des avis qui soutiennent.

 

De plus, ce qu’a révélé l’écriture dite « linéaire B », fournit l’indice que le dorien n’était pas un langage inconnu à Mycènes, ni même considérée comme apport ‘allogène’ : l’écriture est si bien connu que les spécialistes ont même conclu qu’il s’agissait d’une langue artificielle censé niveler les particularismes dialectaux, principalement les différences entre l’ionien et le dorien, ce qui tend à démontrer que le langage des doriens eut de tout le temps, fait partie du monde mycénien, rejetant ainsi l’hypothèse de son absence durant les périodes antérieurs à l’Helladique Récent, …

 

Tous les dialectes grecs y étaient présents et très peu de changements géographiques ont été décelés.

Pour les spécialistes, tel Ernst Risch, il n’y eut qu’une seule migration de langue grecque : celle opérée du durant le début du IIIe millénaire (ce en quoi je suis tout à fait d’accord)… ce qui exclue les autres hypothèses des 2 vagues (achéens puis doriens) et des 3 vagues de Kretschmer (proto-ioniens-achéens-doriens).

 

Exclusion confirmée par Monsieur Mallory qui dit ceci :

« L’état actuel de nos connaissances sur les dialectes grecs laisse tout-à-fait la place à la possibilité d’une vague migratoire indo-européenne en Grèce entre 2200 et 1600 av. J.-C., dont les descendants seront par la suite des locuteurs du grec ».

 

De plus, l’invasion doriennes exclueraient d’autres hypothèses, comme la mise en relation dans les destructions des empires mycéniens et hittites pour causes de dépression économiques ou changements climatiques (mise en relation avec les peuples de la mer).

 

En réalité, rien ne peut déterminer exactement qu’est-ce qui a pu causer la fin des mycéniens. Beaucoup de causes semblent avoir une certaine pertinence, compte tenu que une ou deux indices permettent d’impliquer tous ces supposés coupables…Seulement, aucuns de ceux-ci ne semblent se distinguer des autres, vbien qu’actuellement, la piste d’un dérèglement climatique majeur semble être de plus en plus favorisé.

 

Même l’hypothèse de l’hostilité dorienne ne semble pas tout à fait abandonné, compte tenu du fait qu’on a tendance à délaisser le terme « invasion » pour celui de « migration« . Mais cela signifierait alors ne plus s’appuyer sur le « retour des héraclides » et ignorer l’avis des linguistes ainsi que ce qu’a révélé la nature du linéaire B.

 

A croire que lorsque qu’on tente de colmater à un endroit, ça provoque une faille à un autre endroit ! Dans la vision la plus favorable, il y a trop peu de preuves qui soutiennent la théorie des invasions doriennes.