Les grecs et les turcs s’entendaient-ils autrefois ?

Carte de la Mer Egée. En bas à droite, deux illustrations de l'empereur byzantin Jean V Paiologos et d'Umur Pacha de Smyrne (14e siècle). L'Histoire retiendra qu'une amitié quasi-fraternelle existait demeurait, jusqu'à la mort de ce dernier.

 

 

L’histoire entre les grecs et les turcs regorgent d’anecdotes où ils savaient coopérer, bien évidement. Et ce fut à des moments si antérieurs qu’ils se nommaient eux-mêmes de bien des manières avant que le nationalisme moderne ne définisse les deux peuples.

 

A l’époque des invasions.

 

Les relations de coopérations ont été de diverses natures, favorisées par le fait que les turcs ne constituaient pas une entité politique unique, mais étaient un amas de peuples nomades qui tour à tour, allaient manifester leur présence à Byzance de diverses manières … Les relations étaient presqu’exclusivement intéressées, très rarement par pure fraternité, bien que je connaisse une seule anecdote dont j’évoquerai un peu plus bas.

Il y avait les relations entre les byzantins et les khazars :

Ce peuple turcophone issu des steppes d’Asie centrale a constitué un puissant empire autour de l’actuelle mer Caspienne. C’est ce peuple qui a préservé le Caucase de la conquête arabe musulmane et qui soutenu la lutte de l’empire byzantin contre son puissant voisin perse sassanide. Alors que les armées du basileus Héraclius sont occupées en Asie mineure à lutter contre les Perses, les Avars, un peuple turcophone allié à des Slaves venus des Balkans, assiègent Constantinople.

 

Héraclius renversera la situation en nouant une alliance avec les Khazars. L’année suivante, il fait sa jonction avec les troupes du grand-khan khazar Ziebil devant Tiflis (Tbilissi), actuelle capitale de la Géorgie. Pris en tenaille, les Perses sont vaincus. D’une situation de tenaille s’est transformée en victoire miraculeuse, propulsant les Khazars sur les devants de la scène de l’Histoire.

 

Byzantins et coumans.

 

S’inscrivant dans un contexte de guerre contre les turcomans Petchenègues, la diplomatie byzantine se rapprocha diplomatiquement d’un autre peuple de cavaliers turcomans qu’on appelle les coumans. Ce sont eux qui participeront à la bataille de la colline de Lebounion où la coalition de byzantins, coumans et valaques écraseront les Petchenègues. L’empereur Alexis Ier intégrera ultérieurement les Petchenègues vaincus (ou une partie) dans l’armée byzantine, et les installera dans la région de Moglena, en Macédoine.

 

Plusieurs autres tribus turcomanes se constitueront comme mercenaires au service de l’armée byzantine, par exemple les cavaliers Ouzes, ceux qui abandonneront le camp de Romanos Diogenis pour celui d’Alp Arslan, à la bataille de Manzikert, 1071.

 

A l’époque où l’un considérait l’autre comme un homme d’honneur.

 

Lors de la première croisade, devant les murs de Nicée, les croisés qui assiégeaient la ville exigeaient la reddition sous peine de mort. Comprenant la gravité de leur situation et ne faisant pas du tout confiance aux forces croisées, les seldjoukides retranchés répondirent qu’ils n’accepteraient de se rendre que si c’est l’empereur de Constantinople qui en faisait la demande …

Durant le blocus, Alexis Ier avait fait mener des négociations secrètes qui aboutirent à un accord de reddition : en échange de la vie sauve, les seldjoukides ouvrirent les portes de Nicée permettant le passage des forces impériales byzantines durant la nuit, du côté du lac … là où les croisés n’étaient pas présents.

 

Et au petit matin, lorsque ces derniers préparaient l’assaut décisif, ils avaient eu la mauvaise surprise de voir l’étendard byzantin flotter sur les remparts, décevant leur espoir de mettre à sac la ville et de passer leurs ennemis au fil de l’épée.

 

Parfois, on pouvait observer des membres de la famille impériale byzantine se réfugier chez les Seldjoukides, comme ce fut le cas pour la plupart des membres de la famille Komnenos en séjour chez les Danichmendites, vers le 12e siècle. A l’inverse, beaucoup de turcs étaient bien accueillis à Constantinople, dont plusieurs d’entre eux étaient même devenus fonctionnaires, voie même membres de la famille impériale.

 

Les mercenaires turcomans allaient même servir d’appui lorsque les prétendants au trône impérial se déchiraient par des guerres. Au 14e siècle, on assistera à une étroite amitié entre un certain régent du nom de Jean VI Kantakouzenos, et un certain Umur Ghazi, dit “le lion”, émir d’Aydin et de Smyrne. Lorsque Jean devint empereur byzantin, Umur lui fournit une aide matérielle pendant ses campagnes militaires, en particulier pendant la guerre civile byzantine de 1341-1347.

 

Umur parlait de Jean comme de “son vieil ami”, si bien que lorsqu’il succomba en défendant la ville de Smyrne sous les flèches des chrétiens occidentaux, l’empereur Jean pleura longtemps sa mort.

 

Des ententes naitront même entre les empereurs grecs de Trébizonde et des chefs turco-mongols, comme l’émir de Chalyba, ou même le très célèbre Tamerlan qui remportera la victoire sur les ottomans à Ancyra, 1402. Lorsque Tamerlan décida d’attaquer les troupes de Bayezid, il demandera à Manuel III d’être chef d’un contingent en plus de fournir des soldats qui se battront aux côtés des armées tatares qui déferont les Ottomans. C’est sous Jean IV de Trébizonde que naîtra une amitié intéressée avec le chef des Ak Koyunlu (moutons blancs) dans le but d’arrêter les ottomans.

 

Parfois, les byzantins eux-mêmes participèrent aux guerres civiles des prétendants ottomans au Sultanat, notamment dans le conflit opposant un certain Mouna à son frère Mehmet, celui qui deviendra Mehmet Ier, Sultan Ottoman. Vers 1413, Mouna avait subi en Serbie, la sévère défaite de Camurlu.

 

Mehmet Ier, victorieux et souhaitant exprimer toute sa reconnaissance envers Manuel Paléologue pour le secours apporté, se serait proclamé vassal de celui-ci par des paroles très surprenantes :

 

“ Va dire à l’empereur des Romains qu’à dater de ce jour, je suis et serai son sujet, comme un fils devant son père. Qu’il m’ordonne de faire sa volonté, et j’exécuterai avec grand plaisir ses vœux, comme son serviteur ! ”

 

Voilà un revirement très surprenant, quand on sait que c’était la période où c’était les byzantins les vassaux.

 

Lors du siège final de Constantinople, un membre de la maison impériale ottomane, du nom d’Orhan Çelebi, figurait parmi les défenseurs de la ville. Il rejoignit la défense avec environ 600 renégats ottomans à ses côtés, et se battront jusqu’ à la chute finale, le 29 mai 1453.

 

Période ottomane : les clans.

 

La période ottomane sera moins riche en termes d’anecdotes. On sait que durant cette période fleurira une activité de brigandage qui sera connue sous le nom de “klephtes”. Ces klephtes étaient des guerriers-brigands qui vivaient sous la loi des clans … Il n’y avait guère de conscience nationale durant cette période, si bien que probablement, des klephtes étaient employés comme mercenaires pour le compte de l’empire ottoman lors des guerres contre les vénitiens ou d’autres clans grecs ou albanais rebelles.

 

L’anecdote la plus connue sera l’entente avec un pirate maniote du nom de Limberákis Gerakáris, contemporain de la guerre de Morée entre les vénitiens et les turcs.

 

Il se fera connaître lors de la guerre de Candie où il sera sollicité par le Grand Vizir dans une entreprise militaire contre la région autonome grecque du Magne. Les Ottomans firent à nouveau appel à lui à la suite de leurs défaites lors de la guerre de Morée contre les vénitiens. Limberakis prit la tête d’une petite troupe qui prit part à différentes opérations contre les Vénitiens. Il trahira cependant les turcs et passa du côté vénitien en 1695. Il mourra vers 1710 dans une cellule vénitienne …

 

Sous l’empire ottoman, la coopération entre les grecs et les turcs prendront une forme nouvelle. Sous le règne de Mehmet II, l’extension continue des frontières ottomanes feront que le Sultanat laissera se poursuivre l’administration des terres impériales par des grecs. Ces derniers fourniront à l’empire ottoman divers personnalités d’importance tel que des gouverneurs, des vizirs et des diplomates, dont le plus connu est Alexis Mavrocordatos. Il sera un des dignitaires ottomans qui négocieront la paix de Karlowitz, lors de la 5e guerre austro-turque, aussi connue sous le nom de la “grande guerre turque” qui durera près de quinze ans.

 

Plusieurs familles de Constantinople, habitant le célèbre quartier du Phanar, étaient assignées comme Hospodars, ou gouverneur des territoires de Valachie et de Moldavie sous la suzeraineté du Sultanat.

 

Les dernières coopérations d’importance se produiront lors la montée en puissance d’Ali Pacha de Jannina qui intégra plusieurs klephtes grecs comme garde du corps, comme Odysseas Androutsos ou même Georgios Karaïskakis… Elles cesseront lorsque les vents nationalistes commenceront à souffler sur les braises des vieilles identités qui reprendront feu en mars 1821.

 

De feu et de sang.

 

A partir de ce moment-là se construiront des identités nouvelles qui mettront les relations gréco-ottomanes (puis gréco-turques) dans une situation d’hostilité quasi-permanente qui atteindra son paroxysme lors des campagnes militaires anatoliennes de 1919 à 1922.

 

Ce sera l’époque où naitra le concept d’ethnicité qui exclura les populations n’étant pas de la même religion. Les populations musulmanes et chrétiennes seront forcées de quitter leur foyer de toujours afin de laisser place à deux nations ethniquement et confessionnellement homogènes, et la narration nationale individuelle hissera jusqu’au plus haut sommet les faits d’armes, l’exaltation du sacrifice et du dévouement tout en enfouissant les récits qui pouvaient jeter une lumière sur une relation beaucoup plus complexe que laisse entendre les deux narrations nationales.

 

Le traité de Lausanne sera le commencement de nouvelles relations avec les deux identités actuelles : la Grèce et la Turquie : la coopération des temps anciens ont fait leur temps, et les deux entités uniques ne permettent plus de tels récits,…ce qui n’était pas du tout le cas du temps où les grecs et les turcs étaient divisés en plusieurs entités qui n’étaient pas forcément frères, et qui favorisaient de telles ententes inter-ethniques.

 

Toutefois, il existe encore au moins un domaine où on peut encore observer des entités grecques et turques se proclamer frères : Le FOOTBALL !

Quoi ??? Cet océan d’imbécilités qui exalte et rassemble les nationalistes de tous bords tout en chantonnant des chants racistes et xénophobes derrière des joueurs qui n’ont pas besoin de croche-pied pour tomber ???

 

Ben oui, c’est bien ce sport là … Je suis le premier étonné moi-même. Le football est le parfait exemple encore vivant de tout ce schéma de pensée exposée ci-dessus. Outre le fait que deux équipes nationales sont formées, le football national est divisé en plusieurs entités sportives dont la plupart sont très loin d’avoir des relations fraternelles, ce qui a eu le don provoquer des amitiés inattendues avec des clubs étrangers issus de l’autre côté de l’Egée …

 

Et là, on assiste à des grandes amitiés quasi-inattendues où nous pouvons voir le Galatasaray et du Panathinaïkos se soutenir. Même schéma entre l’Olympiakos et le Fenerbahçe. Quant au PAOK Salonique et le Besiktas, cette vieille amitié rappelle le temps où avant la dernière guerre gréco-turque de 1919-1922, les communautés grecques et turques vivaient ensemble.