La Russie était-elle hostile à la reprise de Constantinople par l’armée grecque ?

Carte des Détrois du Bosphore, abritant la ville de Constantinople.

 

 

Constantinople était un rêve russe, vieux de plusieurs siècles. A plusieurs reprises, les bannières de la Rus’de Kiev avaient mis le siège de ses murailles en vue d’assouvir leurs appétits. Malgré les échecs, les conquérants n’étaient jamais trop loin de cette ville. Avantages commerciaux, droits de douanes et libre-circulation, ceci allait être réitérés durant une grande partie de la période ottomane. Et au début du 20e siècle, jamais les espoirs de conquête de l’ancienne ville byzantine (appelée ‘deuxième Rome’) n’avaient été aussi proches de se réaliser.

 

L’Histoire retenait depuis longtemps ce côté symbolique très en vogue : vers 1475, le Tsar Ivan III avait pris pour épouse une princesse byzantine de la famille des Paléologues : elle s’appelait Zoé. C’était l’événement qui confirmait la légitimité de faire de Moscou la « troisième Rome« , devenue capitale du plus puissant Etat orthodoxe véritablement indépendant par rapport à son environnement entre le monde catholique et musulman. Le mariage princier fit ainsi hériter, après la chute de Constantinople (« la deuxième Rome») en 1453, de la mission de protéger les traditions liturgiques de cette dernière.

 

Toutefois, c’est un argument qui est sujet à débat, car les historiens évoquent des anecdotes historiques qui soulignent que le slogan « Moscou, 3e Rome » aurait avorté environ deux siècles après cette proclamation. Et un de ces événements était le déplacement de la capitale de l’empire, passant de Moscou à Saint Pétersbourg.

 

Mais mettons de côté tout ceci : que cela était pour cette raison ou non, Constantinople était aussi, l’objectif géographique naturel et logique qui permettrait de sécuriser la Mer Noire et les villes qui la bordent, toutes passées sous la domination russe.

 

A l’Ouest, il y aurait les Balkans, gagnés tout naturellement à la sphère russe grâce à la victoire des deux guerres balkaniques ainsi qu’à l’instrumentalisation du Panslavisme. A l’Est, les chrétiens anatoliens auraient naturellement été libérés du joug ottoman. En 1916, les forces du Tsar étaient arrivés jusqu’à Trébizonde.

 

C’était l’objectif de guerre finale de la Russie en cas de victoire, et la France et le Royaume-Uni, membres de l’Entente et Alliés de la Russie, ne pouvaient qu’accepter cet état de fait.

 

Les Balkans turbulents.

 

Cependant, il y avait deux autres prétendantes : la Bulgarie et la Grèce. Ferdinand Ier de Bulgarie, confiant dans ses forces militaires (la plus nombreuse et la mieux équipée de la Ligue Balkanique), se lança dans l’assaut de la ville, faisant fi des avertissements de la Russie qui l’instigatrice de la coalition balkanique.

 

La Bulgarie avait bien remporté plusieurs victoires sur les forces ottomanes, mais pourtant, son avancée fut arrêtée à la forteresse de Catalça. Cette acte fit que la Russie rompit tout soutien à la Bulgarie pour jeter son dévolue sur la Serbie.

 

Et cela allait être confirmé durant la deuxième guerre Balkanique qui vit la Bulgarie prendre l’initiative d’une offensive éclair contre les grecs et les serbes, avec comme objectif prendre le plus de terrain possible avant que les Grandes Puissances n’interviennent.

 

La Russie connaissait également l’objectif à long terme du gouvernement grec, qui était de faire de Constantinople la capitale d’une Grèce agrandie sur « deux continents et cinq mers« . Aussi, la diplomatie russe avait également averti Athènes de ne pas imiter les bulgares. La Grèce n’avait pas seulement la Russie comme Puissance garante, mais aussi la France et la Grande Bretagne. Aussi, voir Constantinople entre les mains d’une Grèce tout autant acquise aux intérêts franco-anglais, resterait toujours de mauvais goût pour Saint Pétersbourg, d’où l’idée d’empêcher les grecs d’accomplir leurs objectifs.

 

Mais les aléas politiques et militaires furent telles que la Grèce voyait ce projet n’être qu’un mirage. Il y avait tout bonnement l’obstacle bulgare qui, malgré avoir subi un nouvel échec militaire face à l’alliance serbo-grecque, restait un adversaire redoutable sur son terrain, et l’idée d’avancée à l’intérieur de son territoire serait une entreprise assez risquée avec de potentielles pertes élevées.

 

L’événement qui allait confirmer cela était l’embuscade de la Kresna (1913). Cette bataille allait signifier de très peu à un anéantissement de la principale armée grecque, piégée entre deux gorges, … mais évitée grâce à la paix survenue de manière inattendue.

 

Par la suite, la Première guerre Mondiale allait immobiliser Athènes à cause d’une grave crise politique entre les partisans du Roi et les partisans de Venizélos : la crise sera réglée vers 1917, date de l’entrée en guerre de la Grèce face à l’Allemagne et la Bulgarie. Mais le retard de l’avancée grecque n’allait pas garantir la mainmise de la Russie.

 

Du fait que son armée s’était révélé être une armée, certes, nombreuse mais médiocre, elle allait enchaîner plusieurs défaites d’importance face à l’Allemagne qui s’offrira même le luxe d’organiser une contre-offensive à long terme qui la mènera jusqu’ à Riga (Lettonie), tandis que la défaite des alliés à Gallipoli face aux ottomans n’allaient pas apporter l’aide militaire et matérielle attendue vers le port d’Odessa, et ainsi soulager la pression face aux germano-austro-hongrois.

 

Durant cet expédition, la potentielle participation des troupes grecques aux côtés des australiens et des néo-zélandais avait mis toute la diplomatie russe en branle. L’hostilité y était si grande que le gouvernement du Tsar avait même imposé un veto : un télégramme du 2 mars 1915 fut remis à son ambassadeur à Athènes, disant : « nous ne pouvons à aucune condition, admettre la participation des troupes grecques à l’entrée à Constantinople des armées alliées ».

 

S’ajoutant également à la colère de plus en plus grande de la paysannerie, la Révolution bolchévique allait mettre la Russie définitivement hors jeu par le traité séparé de Brest-Litovsk (1918), et voir tous les espoirs de prendre Constantinople s’envoler.

 

Ce sera donc la Grande Bretagne qui aura le privilège d’occuper les lieux, ainsi que les Détroits du Bosphore et des Dardanelles, devenant une zone internationale temporaire.

 

Enhardie par la victoire de l’Entente qui lui attribua les territoires de Smyrne et de la Thrace Orientale, la conquête de Constantinople par les armées grecques était désormais toute proche. Afin de s’attirer les faveurs des Britanniques, Athènes entamera une longue opération séduction afin de convaincre les anglais de leur céder la ville. Pour cela, elle proposa à Londres de marcher contre les forces kémalistes, prendre Ankara et ainsi ouvrir la voie à une nouvelle route commerciale vers les Indes Britanniques.

 

Londres avait bien été séduite par cette idée, mais dans la logique des Grandes Puissances, Constantinople et ses Détroits ne pouvaient tout simplement pas convenir à un petit pays comme la Grèce. L’importance stratégique de la région fut telle que cela ne pouvait être que la mission réservée à une Grande Puissance, si bien que la victoire finale des grecs devra être confirmée sur le terrain.

 

La dernière carte.

 

Constantinople redevint à nouveau un mirage. Malgré tout, il reste une dernière carte à jouer. La Russie, devenue l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, s’attribuera un nouvel objectif : combattre l’impérialisme européen « dominée par une bourgeoisie corrompue » et il était impératif de trouver des alliances favorables à cet objectif. Les russes voyaient que la révolution kémaliste constitueraient un frein à la mainmise de l’Entente en Asie, surtout contre les intérêts des anglais et des grecs. Si Constantinople devait être à nouveau perdue, autant voir celle-ci maintenue éloignée des impérialismes européens.

 

Les différents traités qui portaient sur la livraison d’or, d’argent, de vivres et surtout des armes allaient travailler en ce sens. L’événement qui confirmera cette nouvelle entente russo-turque est la campagne contre la Grande Arménie du traité de Sèvres, auquel les soviétiques participeront, et ainsi prendre le contrôle de la région appelée « Arménie Orientale », correspondant à l’actuelle république d’Arménie, incluant également la ville de Gyumri.

 

L’attitude du gouvernement grec finira par agacer la France, l’omniprésence de l’influence britannique partout au Moyen-Orient incitera Paris à soutenir un leader nationaliste du nom de Mustafa Kemal, le sauveur de Gallipoli. Ce dernier recevra également de l’aide financière et matérielle de la part des soviétiques qui ne souhaitaient pas voir se prolonger la domination britannique sur ces régions. L’objectif grec sera réduite à néant, confirmée par la grande bataille de Sakarya qui poussera les grecs sur la défensive. Défaite amer qui plongera le Roi Constantin dans une certaine « folie », qui l’incitera à donner des ordres pour arracher Constantinople des mains des anglais par la force.

 

Les Alliés, et surtout, l’Angleterre l’avertiront de ne pas commettre cette erreur et parallèlement, décidera de trouver un terrain d’entente avec les kémalistes en relâchant certains prisonniers politiques incarcérés à Malte.

 

A la fin de la dernière guerre gréco-turque (1919–1922), Constantinople et les Détroits verront leur retour sous le giron de la Turquie, devenue kémaliste.