Des scientifiques affirment que la langue albanaise est antérieure au grec. Est-ce exact ?

Extrait du dictionnaire albanais-français d'Auguste Dozon (1878), disponible en ligne.

 

Nous avons de nombreuses sources pour affirmer que le grec, dans ses différentes variantes géographiques et historiques, a évolué à une période de temps bien plus longue que l’albanais (durant plus de trois millénaires pour être plus précis), depuis l’époque des mycéniens jusqu’à nos jours.

 

C’est d’ailleurs durant l’existence de la civilisation mycénienne que le grec eut été attesté sous forme écrite pour la première fois (14e siècle avant JC.). Le linéaire B (qui était en idéogrammes) étant sa toute première écriture avant l’écriture alphabétique que nous connaissons.

 

Cependant, les linguistes estiment que le grec mycénien eut été écrit bien plus tôt, car si on a retrouvé ces tablettes intactes, c’est surtout grâce à des incendies qui s’était déroulés dans la plupart des palais comme celui de Nestor à Pylos (1375 av. JC). Les tablettes d’argiles ayant pu cuire et durcir, et donc durer dans le temps.

 

Les linguistes les plus sérieux se sont même mis à l’ouvrage pour une reconstitution hypothétique du « proto-grec » , dont la chronologie devait être estimée durant la première présence des « proto-grecs » dans la péninsule Balkanique (environ 2000 av JC) . Cette reconstitution s’étant fait sur base d’autres reconstitutions hypothétiques de la langue-mère appelée « Indo-européen« .

 

Au cours de ce temps, le grec a connu au moins cinq grandes phases d’évolution : le grec mycénien, archaïque, la koinè, le grec médiéval et le grec moderne, chacune de ces étapes comprenant des dialectes distincts, avec parfois des variantes géographiques.
Le grec moderne est aujourd’hui la seule langue ayant survécu à son propre groupe, appelé « groupe hellénique« .

 

Une continuité lacunaire.

 

L’albanais (shqip en albanais) est exactement comme le grec. Elle est la seule langue de son groupe qui ait survécu, et qui est officiellement le groupe des langues dites: « Paléo-Balkaniques« .

 

Il est aujourd’hui admis que l’ancêtre de l’albanais ne put évoluer ailleurs que dans les Balkans, alors qu’il y a trente ans, il y avait encore des voix qui disaient que l’albanais s’était formé ailleurs comme dans le Caucase ou dans les pays Baltes, ou même encore, qu’ils aient pu migrer en Albanie en même temps que les slaves.

 

Ces avis ne tiennent plus maintenant.

 

Toutefois, c’est une langue qui n’a été écrite que très tard. Les ouvrages historiques les plus célèbres en albanais dateraient du XVIe siècle apr JC, grâce notamment à Gjon Buzuku, (homme d’Eglise Catholique) et son livre intitulé « Meshari ». Toutefois, les documents les plus anciens que les spécialistes auraient trouvé seraient des textes datant du XIIIe siècle (plus précisément en 1210), trouvés dans des archives du Vatican : l’auteur était Theodor Shkodrani.

 

Bien qu’il est tout à fait acceptable de penser que l’albanais était né beaucoup plus tôt qu’en 1210, les linguistes les plus sérieux qui se sont longtemps penché sur la reconstruction de sa langue-mère, n’ont pas pu remonter le temps plus loin que durant l’époque de la latinisation des Balkans sous l’empire romain, qu’on peut situer entre le IIe et le IIIe siècle apr JC.

 

Cette langue-mère s’appelle officiellement le « proto-albanais » : celle-ci évoluant dans cet environnement où le latinica Vulgata* était très présente dans la péninsule balkanique, comme dans le reste de l’Europe.

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*En albanais, on utilise les termes « deti jon » pour nommer la mer ionienne. Mais il est intéressant de constater que « Deti jon » signifie aussi « notre mer ». Cela fait étrangement penser à la célèbre expression romaine « Mare Nostrum » qui veut dire aussi « notre mer », pour nommer toute la Méditerannée.

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Le proto-albanais est dépourvue d’écriture, et toute tentative de pousser plus loin l’antériorité de cette proto-langue est une entreprise aventureuse qui suscitera assez bien de débats au sein de l’establishment scientifique.

 

Toutefois on peut toujours faire des suppositions et la plupart proposent que le proto-albanais ait pu avoir comme ancêtre une ou plusieurs langues dites « illyriennes », ou « thraces », ou même un savant mélange thraço-illyrien, ce qui est logique, étant donné l’aire géographique très importante du monde thraço-illyrien.

 

Cependant, il est impossible de savoir à quoi ressemblait l’illyrien ou le thrace, car c’était des peuples qui n’ont guère laissé de sources écrites non plus. Il y a bien des étymologies intéressantes qui nous permet de nous faire une idée approximative de l’illyrité de l’albanais, mais il faut malheureusement bien plus que ces étymologies pour bien cerner les liens entre l’albanais et les dialectes thraço-illyriens. Les scientifiques qui se positionnent en faveur de cette filiation le font seulement à l’aide de déductions.

 

Le premier rapprochement entre l’albanais et l’illyrien est à situer en 1709 par Gottfried Wilhelm Leibniz, qui appelle l’albanais « la langue des anciens Illyriens ».
Plus tard, le linguiste Gustav Meyer (1850-1900) déclara « Appeler les Albanais les « nouveaux Illyriens » est aussi juste que d’appeler les Grecs actuels « Grecs modernes« . 

 

Quand on prend connaissance de tout cela, on comprend bien qu’il est impossible pour l’albanais de se prétendre comme langue antérieure au grec, car l’absence complet d’écriture en proto-albanais et du caractère lacunaire de la continuité linguistique illyro-thraço-albanais fait qu’il est difficile de mesurer exactement son degré d’ancienneté.

 

Mais tout ceci n’enlève en rien le charme de cette langue qui nous livre un ensemble étymologique très intéressante à étudier. Elle possède une habile manière de s’expliquer par elle-même, et il y a une grande part d’inconnu dans cette langue nous donne la sensation de pénétrer au cœur d’un Balkan à la fois inhospitalier, mystérieux et mythologique.